Inès Deschodt et Johanne Le Griffon incarnent cette génération d’architectes d’intérieur « ensemble, on va plus loin ». Chacune à la tête de sa propre agence, elles repoussent la notion collaborative et de pair les contours expérientiels d’un projet. Cet hôtel particulier en est l’expression même, une conversation ciselée entre le XVIIIe et le XXIe siècle.
Le terrain de jeu impose d’emblée ses règles. Classé aux bâtiments de France, l’hôtel particulier ne se laisse pas dompter si facilement. Ce cadre loin de les brider aiguise leur sens. Toutes ces contraintes sont devenues des atouts, souligne Inès Deschodt. Des lignes de force sur lesquelles nous sommes venues appuyer notre nouvelle trame, précise Johanne Le Griffon. Dans leur dialogue, on ressent cette collaboration fluide et intuitive née d’une expérience commune au sein de l’agence BR Design Intérieur, avant d’entamer d’autres projets côte à côte, à l’instar de la rénovation d’un plateau de bureau dans le quartier de la Grange-aux-Belles. Avec cette faculté de créer une nouvelle matière architecturale dans un lieu historique.
En amorce de cette réalisation d’ampleur, le tandem met subtilement de côté le registre décoratif attendu pour composer une narration intemporelle. Le propriétaire, grand voyageur et pâtissier, leur donne carte blanche pour réinterpréter ce lieu dans lequel il évolue depuis quelques années, dans son pur jus patrimonial. Juste, cette volonté de s’accrocher aux codes du château de Versailles, sis à proximité. C’était très agréable d’avoir cette liberté créative, confient les architectes d’intérieur. Tout l’enjeu était de composer un nouveau rythme chic, élégant et sobre, sans se noyer dans une surcharge ornementale. Le style classique ici – hauteur sous plafond et ouvertures généreuses, moulures, stylobates, parquet chevron, cheminées, etc. – n’a rien d’un thème, il devient une matière de fond, un palimpseste à interpréter.
Le premier geste s’inscrit dans la modification d’une disposition corrélée avec une tout autre époque. Sans pastiche. Sans fioritures. Pour Inès et Johanne : Le plan était délicat. L’organisation d’origine plaçait l’intime au mauvais endroit. La chambre surgissait trop tôt, dès l’entrée, la cuisine était reléguée tout au fond de l’appartement. Et bien sûr, en toile de fond, ces exigences liées aux bâtiments classés. Nous avons dû constituer un dossier indexant tous les éléments originels des moulures aux portes, jusqu’aux menuiseries, etc.
Tout l’enjeu était de composer un nouveau rythme chic, élégant et sobre, sans se noyer dans une surcharge ornementale.

Avec délicatesse, elles rebattent ainsi les cartes esthétiques, inversent les fonctions, rééquilibrent les zones jour et nuit, en totale symbiose avec le patrimoine préservé et restauré. Les deux accès originels trouvent leur point d’appui sur un quotidien réinventé. L’un, plus cérémoniel, mène directement vers le salon aux intonations scéniques affirmées. Le second, réactivé, renoue avec la réalité fonctionnelle, la cuisine. Cette dernière incarne à elle seule la philosophie du projet, respecter l’enveloppe sans renoncer au contemporain. En effet, les stylobates classés interdisent toute fixation murale. Ce à quoi le duo répond : des éléments autonomes avec des respirations pour laisser les soubassements apparaître. C’est cette contrainte qui est à l’origine de ce dosseret et de cet îlot sculptural en Calacatta Viola, comme une présence continue. Auquel s’ajoute l’inox. Pourquoi ce choix ? Les architectes d’intérieur sourient : Nous souhaitions faire un clin d’œil au métier de cuisinier et pâtissier du propriétaire. Mais également favoriser des matières qui vont naturellement s’user et se patiner avec le temps, à même de dialoguer avec ces volumes intemporels.
À l’épicentre, le salon, qui laisse l’envolée de 3,73 mètres s’exprimer pleinement. On retrouve cette patte volontairement masculine qui emporte l’ensemble de cette réalisation. Pour Inès et Johanne : Une dimension plus théâtrale dans le style « smoking » d’Yves Saint Laurent. Tout simplement indémodable ! Avec des formes plus libres, sobres, et ces jeux de matières qui viennent adoucir ces angles droits omniprésents. Le décor en mouvement, tracé par le tapis Layered, s’autorise des contrepoints choisis avec finesse générant dans leur orientation une connexion naturelle avec la salle à manger. Ces signatures d’aujourd’hui et d’hier suffisent à donner une tension majestueuse, à installer une grammaire et à impulser une colonne vertébrale, tout en perspectives.
Et toujours, cette dimension théâtrale, ici, qui surprend et participe à l’expérience.
Avant de s’aventurer dans la master suite, conçue comme une expérience. À partir de là, tout se joue dans l’art de tenir deux époques dans la même phrase. Dès lors, le dressing s’inscrit comme un trait d’union. Un sas de décompression. Au sol, la moquette bleu électrique Stepevi change l’intensité des lieux, à l’instar de l’agencement cousu main en Sapelli, un bois aux vibrations brun cuivré. Une nouvelle temporalité ou, comme le définissent les architectes d’intérieur : Une transition immersive et narrative entre la chambre et la salle de bains, avec cette volonté de créer un parcours scénographié, en lien étroit avec le propriétaire, globe-trotter.
Elles affirment un esprit hôtelier, non pour dépersonnaliser. Bien au contraire. Mais offrir une sensation. Une perception qui trouve son apogée dans la salle d’eau. Le volume à taille humaine concentre la technique, canalise la lumière, puis laisse le marbre reprendre le fil du récit, par touches, comme un rappel discret de la cuisine. Johanne confirme : L’espace est particulièrement généreux et très lumineux. Nous avions besoin de le resserrer et d’introduire tout le confort d’une telle pièce. C’est ainsi que la coque en béton ciré, réalisée par ID Intérieurs Décoration, a vu le jour. Et toujours, cette dimension théâtrale, ici, qui surprend et participe à l’expérience.
Le geste est net, jamais abrupt. Une manière de transformer une générosité parfois intimidante en sensation d’évidence. En fin de compte, ce projet retient du style classique la tenue, l’exigence, le goût des proportions. Avant de laisser entrer par la grande porte la vie d’aujourd’hui, celle d’un homme qui reçoit, cuisine, voyage, dans un décor ancien redevenu architecture, plutôt que décor.
Photos Clément Gérard – Oracle Paris
Set Design Studio Collected

