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Kelly Boukobza, à la hauteur d’un hôtel particulier
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Kelly Boukobza, à la hauteur d’un hôtel particulier

  • 10 juin 2026
  • 5 minutes de lecture

À quel langage se fier quand l’histoire d’un lieu vous précède sans prendre la mesure de son temps ? Cet hôtel particulier s’est questionné. Kelly Boukobza, fondatrice de l’agence KY Architecture, l’a lu, déchiffré, puis confié à son propre langage stylistique le soin de lui répondre, pour faire de cet ancien hôtel particulier quelque chose de rare. Un foyer.

Paris n’aurait pas la même personnalité sans ses hôtels particuliers ! Comme le dit si bien Frédérique Lemerle* : En un mot, il est à la ville ce que le château est à la campagne. Constitutif de l’histoire de la Capitale, témoin de son faste et de ses évolutions stylistiques, cet édifice s’incarnait à travers une architecture confidentielle très compartimentée, pensée comme un îlot, ceignant une cour et des jardins. Presque labyrinthique avec ses vestibules, ses galeries, ses salons réceptifs grandioses, ses escaliers vertigineux, l’antichambre, la chambre, le cabinet, etc. À l’inverse de notre point de vue actuel, le premier niveau absorbait les pièces les plus nobles. Et c’est exactement là, sous une voûte du XIXe siècle totalement réinventée, que l’architecte d’intérieur Kelly Boukobza nous conduit.

Au sol, les dalles Versailles (CarréSol Éditions) vieillies et patinées à la main dialoguent avec des navettes en travertin (Antonelli & Valentini). Console en travertin (Kasbah Design). Miroir (Florence Girette)
Au sol, les dalles Versailles (CarréSol Éditions) vieillies et patinées à la main dialoguent avec des navettes en travertin (Antonelli & Valentini). Console en travertin (Kasbah Design). Miroir (Florence Girette)
Le miroir, réalisé par l’atelier Au Gré du Verre selon une technique d’argenterie donne à la surface ses vibrations presque organiques, s’inscrit comme une pièce manifeste
Le miroir, réalisé par l’atelier Au Gré du Verre selon une technique d’argenterie donne à la surface ses vibrations presque organiques, s’inscrit comme une pièce manifeste
Table sculpturale « Vence » de Michel Amar. Suspension « Akari E » (Isamu Noguchi, Vitra chez Silvera). Chaises « Bordeaux » (Nord Arin). Rideaux confectionnés par Atelier Déco. Œuvre (Koren Gallery). Vase et centre de table (Galerie Jag)
Table sculpturale « Vence » de Michel Amar. Suspension « Akari E » (Isamu Noguchi, Vitra chez Silvera). Chaises « Bordeaux » (Nord Arin). Rideaux confectionnés par Atelier Déco. Œuvre (Koren Gallery). Vase et centre de table (Galerie Jag)

Avant même de fouler ce sol remanié, on comprend qu’il s’agit d’une histoire de rencontres. Celle d’une propriétaire esthète, dont l’œil s’est formé dans les galeries d’art, avec ce lieu de 200 m2, qui a su lire entre les lignes sa physionomie patrimoniale d’exception. Celle avec Kelly, fondatrice de l’agence KY Architecture, adepte d’un Art déco moderne aux lignes pures et structurées, de matérialité ciselée et de finitions d’orfèvre. Entre elles, la même sensibilité. Tout reste à inventer. L’appartement, dans son état d’origine, opposait une résistance silencieuse. C’est un lieu très atypique, précise Kelly. Qui n’était plus du tout en phase avec notre époque. Des aberrances conceptuelles, à l’image des linteaux à 2,40 mètres ! Sa configuration éloignait totalement la lumière naturelle. Tout l’enjeu est là. Dans cette quête spatiale. Changer les menuiseries, absorber les bow-windows, reprendre les crémones, remonter tous les linteaux, repenser chaque ouverture, redistribuer pour que la lumière voyage jusqu’aux pièces les plus retirées. Faire naître trois chambres là où la logique des volumes semblait n’en autoriser qu’une seule.

Nous souhaitions favoriser des matières qui vont naturellement s’user et se patiner avec le temps.

De part et d’autre, les étagères en chêne teinté dessinées sur mesure composent un accrochage inspiré de l’univers des galeries d’art. Canapés confectionnés par Atelier Déco. Tables basses (Ferm Living, Silvera). Tapis (Manufacture Pinton)
De part et d’autre, les étagères en chêne teinté dessinées sur mesure composent un accrochage inspiré de l’univers des galeries d’art. Canapés confectionnés par Atelier Déco. Tables basses (Ferm Living, Silvera). Tapis (Manufacture Pinton)
Sur un fond de chaux peignée à la main – surface vivante et vibrante qui capte la lumière – se détache le bas-relief de la céramiste Olivia Cognet (Galerie Jag), œuvre centrale
Sur un fond de chaux peignée à la main – surface vivante et vibrante qui capte la lumière – se détache le bas-relief de la céramiste Olivia Cognet (Galerie Jag), œuvre centrale

Le processus d’imbrication est total : chaque décision structurelle en appelle une autre. Il y avait un grand nombre de contraintes, résume l’architecte d’intérieur. Rien n’était adapté à un lieu de vie familiale actuel. À l’époque où l’hôtel particulier a été divisé, de pair, les fonctions ont été malmenées. Il fallait redonner du sens, diriger la lumière naturelle, intégrer les chambres des enfants en enfilade et absorber une pièce satellite complètement lunaire, accessible par un étroit escalier, qui est aujourd’hui l’actuelle salle de bains de la suite parentale.

ans la continuité du salon, le meuble télé lift dessiné par Kelly Boukobza prolonge la ligne d’agencement en chêne teinté dans un discret hommage au mobilier des années 1950
ans la continuité du salon, le meuble télé lift dessiné par Kelly Boukobza prolonge la ligne d’agencement en chêne teinté dans un discret hommage au mobilier des années 1950
Dans le salon, l’un des rares éléments d’origine a été préservé, le plafond à caissons. En arrière-plan, un vaste mur de miroirs ambrés, biseautés et sertis de rosettes en bronze, dissimule les passages vers la suite parentale
Dans le salon, l’un des rares éléments d’origine a été préservé, le plafond à caissons. En arrière-plan, un vaste mur de miroirs ambrés, biseautés et sertis de rosettes en bronze, dissimule les passages vers la suite parentale

 

Un défi de taille relevé avec élégance. Les seuls éléments qui vaillent la peine d’être préservés : la cheminée à la texture retravaillée comme de la pierre et le plafond du salon. Ses caissons sculptés, ses moulures d’époque – un ciel intact que le temps a épargné. C’est précisément à cet instant que commence le récit. Et que s’exprime l’une des grandes forces de Kelly Boukobza, sa capacité à recréer de la matière architecturale ornementale. Une évidence retrouvée plutôt qu’un manque à combler. Dans la cuisine, ce plafond en staff fait écho à l’originel, sans le copier. À l’entrée, il renoue avec l’Art déco. Dans la salle à manger, il s’allège, se retient. Dans la suite parentale figure l’empreinte KY Architecture. Une empreinte qui pour la première fois se décline en version murale. Des moulures en cavet encadrant un miroir artisanal (Au Gré du Verre) en argenture, presque organique dans sa patine. Corniches, frises, cimaises, encadrements, chaque surface s’inscrit comme le support d’une écriture qui s’approprie les volumes, les structure, les hiérarchise et, par un glissement subtil de styles, fait entrer le lieu dans le XXIe siècle. L’ornementation devient structurante. Elle capte, oriente,

Chaises de Jean Royère chinées. Ci-dessus Vase, coupole et présentoir à gâteaux (Galerie Jag). Tabouret chiné à Marrakech
Chaises de Jean Royère chinées. Ci-dessus Vase, coupole et présentoir à gâteaux (Galerie Jag). Tabouret chiné à Marrakech
Kelly Boukobza déploie un agencement (LC Deco) en chêne teinté sur mesure, structuré autour d’un îlot en travertin Rosso, dont les nuances vibrantes jouent avec le quartzite Nacarado du plan de travail et de la crédence (Antonelli & Valentini)
Kelly Boukobza déploie un agencement (LC Deco) en chêne teinté sur mesure, structuré autour d’un îlot en travertin Rosso, dont les nuances vibrantes jouent avec le quartzite Nacarado du plan de travail et de la crédence (Antonelli & Valentini)

À cette horizontalité grandiose, la verticalité domptée répond avec la même ambition. Entre le salon et la suite, cet immense pan habillé de miroirs ambrés – biseautés, sertis de rosettes en bronze – dilate l’espace en profondeur et joue les portes dérobées. Sous cette clarté souveraine, l’agencement trouve son terrain d’expression ciselé à travers l’utilisation du chêne teinté. Façades décoratives, pans muraux calepinés, niches savamment aménagées. Tout est un accrochage potentiel, une invitation à poser, exposer, contempler ou à dissimuler. L’esprit galerie n’est pas un effet de style, il est inscrit dans l’ADN même des espaces, souligne Kelly. Comment ? À travers un canevas texturé qui devient un art en soi.

Ancienne pièce satellite, la salle d’eau accessible par un étroit escalier a été intégrée à la suite parentale. Baignoire (Riluxa). Robinetterie (THG Paris). Applique Pillar (Original BTC)
Ancienne pièce satellite, la salle d’eau accessible par un étroit escalier a été intégrée à la suite parentale. Baignoire (Riluxa). Robinetterie (THG Paris). Applique Pillar (Original BTC)
Dans l’une des chambres des enfants, l’architecte d’intérieur façonne une alcôve. Tableau textile (LRNCE). Voilage et textiles lit (Atelier Déco). Applique Ostro (Simone & Marcel, Chiara Colombini)
Dans l’une des chambres des enfants, l’architecte d’intérieur façonne une alcôve. Tableau textile (LRNCE). Voilage et textiles lit (Atelier Déco). Applique Ostro (Simone & Marcel, Chiara Colombini)

 

Dans la suite parentale, le bois se trame de tissu pour ouater l’espace et apprivoiser la verticalité. Dans le salon, il réhausse une chaux peignée à la main, fond vivant et respirant sur lequel se détache le bas-relief de la céramiste Olivia Cognet. Une pièce magistrale, à la fois délicate et vibrante qui résume cet équilibre filigrané entre architecture et œuvre. De toute part, les matières minérales – travertin, quartzite – vibrent sur le même registre.

L’esprit galerie n’est pas un effet de style, il est inscrit dans l’ADN même des espaces.

Sous les pieds, la même exigence. Le parquet Versailles de CarréSol Éditions, avec ses assemblages géométriques, ses croisillons travaillés comme une marqueterie, semble millésimé, comme s’il avait toujours appartenu au lieu, jusque dans l’entrée où il se noue à des navettes en travertin classique d’Italie. Nous souhaitions favoriser des matières qui vont naturellement s’user et se patiner avec le temps, à même de dialoguer avec ces volumes intemporels, confie Kelly. Le mobilier parle le même langage. Une sélection resserrée ; chaque pièce choisie pour ce qu’elle porte en elle. Ici, la suspension « Akari E » créée en 1951 par Isamu Noguchi ; un tapis sur mesure de la manufacture Pinton. Et au centre des attentions, la table sculpturale « Vence » de Michel Amar. Soit, une scénographie du quotidien que Kelly Boukobza a su traduire jusque dans le meuble télé lifté, dessiné de sa main, avec son galbe années 1950, discret hommage à l’art décoratif français. Et c’est peut-être la plus belle définition d’un projet réussi. Un lieu réconcilié avec lui-même… avec une longueur d’avance sur son passé.

* Citation extraite du livre Marquer la ville, signes et traces, empreintes du pouvoir (XIIIe-XVIe siècle). Sous la direction de Patrick Boucheron et Jean-Philippe Genet, 2013, Éditions de la Sorbonne

Réalisation Kelly Boukobza – KY Architecture
Photos Yohann Fontaine

 

 

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